Les pneus d’hiver

Pneus_Dhiver

    Ahmed était tout fier de sa voiture. Il passait son temps libre à la cirer, la réparer, la tuner et le reste du temps à l’adorer en secret. Mais il n’avait pas pensé à changer ses pneus d’hiver. Suite à quoi, sur le dernier virage avant de sortir sur Sherbrooke, il a freiné et s’est retrouvé dans la fosse. Le crâne brisé, il est mort instantanément, m’ont-ils rapporté. C’est juste un détail – ils ne l’ont même pas mentionné dans le rapport – mais ça sentait bien la Sainte-Marie-Jane à cinq mètres du lieu de l’accident. Il est donc tombé d’encore plus haut apparemment.

Hier, on était réuni chez J.P. en train de faire tourner un petit joint, entre personnes adultes et responsables. Ahmed notre ami marocain arrivait souvent et habilement à trouver une dérobade pour amorcer un débat politique, sujet favori de nos amis Québécois souverainistes. Nos conversations tournaient pas mal autour de l’intensité de l’orgasme féminin, du pouvoir de persuasion de l’industrie laitière sur les consommateurs puis de la symbolique de l’argent en psychanalyse et son rapport au stade anal. Sans aucun préavis ni aucune suite logique, Ahmed a commencé à argumenter sur l’importance de la légalisation du cannabis, puis sur la qualité exceptionnelle du cannabis marocain, pour finalement se retrouver en train de monologuer sur la marginalisation du peuple berbère au Maroc et en Algérie.

Une série encore moins logique d’opinions poussa Ahmed à nous raconter la raison pour laquelle il s’était retrouvé dans un pays où on se couvre d’une couche de 50cm de vêtements quand l’hiver nous couvre de 50cm de neige encore et encore et encore. Son choix ne fut pas évident. Avoir la liberté de déneiger chaque matin, sur une dizaine de mètres, quand ta sueur s’évapore de ton intérieur qui brûle et que des stalactites pendent de ton nez (problème réglé car ton nez ne coule plus). Ou bien considérer une vie de ferme paisible sous un soleil doux et ou sa seule préoccupation se résumerait en manger ce qu’on lui propose de manger (et souvent finir son assiette et en redemander), suivre le troupeau là où le berger le décide (personne ne connaissant l’itinéraire exacte) et bien sûr donner un peu de son lait et de sa laine de temps en temps. Je précise que c’est une vie de ferme mais en tant que mouton. Bien évidemment les moutons qui manquent à leur devoir se voient sacrifier le jour de la fête… et quelle fête !

«  Je vais vous raconter une petite histoire » avait commencé à raconter Ahmed.

«  Un événement pourtant bref mais qui fût un tournant dans ma vie. Quand j’étais au Maroc j’étudiais à Ifrane, une petite ville au décor Suisse au milieu de l’Atlas. Les toits des maisons sont en briques, les cigognes viennent nicher sur les cheminées, la neige l’hiver ramène une troupe de skieurs et te refroidit l’esprit. Dans cette ville où le palais royal règne sur le paysage, tout est beau et bien fait. Les gens qui habitent la ville, principalement des gens de la haute société, des étudiants gosses de riches et des professeurs de l’université. Le reste des habitants font bien partie de la classe moyenne marocaine, si rare soit elle. Pourtant il faut juste rouler une vingtaine de minutes pour se retrouver dans une autre époque, sans eau ni électricité. Les gens sont tellement isolés qu’ils ne comprennent même pas le Marocain. J’avais donc pendant une période, avec une association de l’université, donné des heures de soutien scolaire aux rares enfants scolarisés de l’un de ces villages.

Dans mon groupe d’enfants de 13 ans, j’avais dès le premier jour remarqué Saida, un petit foulard sur la tête, le khôl sur les yeux, de grandes boucles d’oreilles, si grandes qu’elles descendaient jusqu’à son cou fin. Elle était toujours habillée comme une petite dame berbère. Pourtant ses grands yeux noirs enthousiasmés et son sourire timide, me rappelait continuellement son âge. Quand elle écrivait, elle serrait tellement fort le stylo avec ses petites mains fines à la peau sèche que je pensais qu’elle se ligotait à ce stylo, à ce moment, par peur de les perdre un jour… tous les deux. Saida était la seule de mon groupe qui parlait Marocain, tous les autres ne parlaient que berbère. On s’est donc mis d’accord que je lui expliquerai d’abord à elle et qu’elle réexpliquera à ses petits camarades après. Ce qu’elle faisait avec beaucoup de fierté et d’enthousiasme. »

Ahmed fit un long et lourd soupire avant de continuer. «Cette fille-là je l’imaginais déjà un exemple de réussite, et une preuve qu’un ascenseur social existe. Bref ! Trois ans plus tard, j’étais revenu à Ifrane pour revoir quelques amis qui étaient toujours plantés à l’université. C’était une journée d’une fête religieuse, la fête de la naissance du prophète je dirais. L’alcool était donc prohibé pendant ce jour et nous n’arrivions nullement à nous en procurer. Dieu merci, je connaissais un trafiquant d’alcool à Azrou, une ville à 60km d’Ifrane et qui avait accepté de nous vendre quelques bouteilles qu’on devait payer le prix cher.

En attendant l’appel du trafiquant, on avait décidé moi et mes amis de faire un tour dans la ville en pleine effervescence pour la fête en cours. Les gens étaient vêtus de leurs meilleurs vêtements. Les hommes en costumes froissés ou djellabas blanches coiffées de turbans jaunes pour les plus authentiques. Les femmes bien coiffées, lourdement maquillées, portaient leurs plus belles parures. Les cafés étaient bourrés et une masse de gens s’abattait sur les marchands ambulants qui vendaient des cacahouètes, des popcorns ou d’autres gourmandises.

Dans cette affluence on était sorti de la voiture pour marcher le long de se boulevard, quand j’aperçus une belle fille aux grand yeux noirs et au sourire timide, bien vêtue, le Khôl sur les yeux, et qui portait des grandes boucles d’oreilles, si grande qu’elle descendait jusqu’à son cou fin, elle n’avait plus 13 ans mais c’était elle Saida. A la manière ou elle serrait son stylo, elle s’agrippait à son sac à main cette fois comme si toute sa vie en dépendait. J’ai hésité d’aller lui parler quand je me suis rendu compte que ce n’était pas la meilleure des décisions. Elle marchait avec une fille de son âge, aussi belle et aussi bien habillée. A ma grande confusion je les ai vues aborder des vieux blédards en costume froissé ou en djellaba blanche coiffée de turban jaune, pour subtilement leur proposer leur services, une passe ou bien une pipe à 20 dirhams, 2 dollars était le tarif habituel. Ce n’était pas mon astigmatisme c’était un cauchemar, la fin d’un rêve je me disais, quand soudain le trafiquant d’alcool nous appela. On alla chercher notre butin qu’on a payé la peau du cul, mais la joie de revoir mes amis ce soir était partie… partie pour de bon.

Ce jour-là quelque chose a changé en moi, de l’espoir j’en n’avais plus. Je pensais que cette malédiction, cette fatalité qui a fait de Saida une jolie petite pute de 16 ans était lié à cette terre. Cette fatalité je la flairais en train de me traquer, de me pourchasser jusqu’à la plus cachée de mes convictions. Si ma barbe et ma rasta font de moi une prostituée peu prisée, c’est un homme corrompu, sans scrupule, capable de voler des pauvres, de vendre et d’acheter des êtres humains que je me voyais devenir. Depuis ce jour sacré pour certains, maudit pour moi, j’ai la conviction que dans ce monde, dans mon Maroc qu’on ne peut changer, il faut soit s’adapter, soit dégager, soit périr. »

Suite à son histoire, on s’était mis à table pour attaquer un bon tajine aux cardons que j’avais moi-même préparé.

« Épicé et mariné juste comme il faut » Il n’arrêtait pas de le répéter en suçotant le bout de ses doigts.

Avec beaucoup de nostalgie, tout le temps passé à table, il nous a parlé son enfance heureuse à Agadir, sa ville natale. Ses yeux brillaient quand il racontait la beauté des plages, la simplicité des gens et puis les odeurs de la cuisine de sa mère. Tout ceci la bouche pleine et sans lever l’œil du plat. Mais bon… peut-être que c’est l’alcool, mais je commence à parler au moins autant qu’Ahmed. Je ne sais d’ailleurs pourquoi je vous tracasse avec toutes ces histoires. Il est mort, c’est bien triste et il n’y a plus rien à y faire.

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